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dimanche, septembre 23, 2018
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"Antoine" Par Jean-Bernard Gervais

Jean-Bernard Gervais (Journaliste, écrivain)
Nous nous sommes connus à Black News, avec Antoine. De fait on ne se fréquentait guère. Lui, c’était monsieur Rap, plus souvent à New York qu’à Paris, et moi M. Littérature, la tête sans cesse penchée sur le dernier roman black francophone, pour en faire la chronique. Antoine me regardait avec curiosité, moi aussi, du reste, car la vraie star du journal, c’était lui, non moi. Il pigeait un peu partout, Antoine, d’abord à l’Affiche, Black news, puis plus tard à Radikal, Fun Radio, M6… Bref, on s’échangeait deux, trois paroles, vite fait, dans les locaux de Black News, à Saint-Ouen. Pas plus.

Et puis, un jour, je ne sais plus comment ni pourquoi, je l’invitais à la maison. Premier souvenir. J’étais alors marié, jeune marié, et mon union battait de l’aile, déjà. Je ne savais pas qu’il était au courant. Il parlait sans cesse, Antoine, très expressif, DAMN !!, mais sur l’essentiel, les rapports humains compliqués, les amours ratées, les liaisons dangereuses, il gardait le silence, non par désintérêt, mais par pudeur. Il a débarqué, Antoine, autour des midi, à la maison, au Pré-Saint-Gervais, on était au début des années 2000, Black News avait clamsé, mais l’on se voyait encore. Il n’est pas venu seul, il était accompagné de sa tendre et chère compagne, Sarah, haïtienne d’origine et new yorkaise d’adoption. Le couple le plus glamour de la petite ceinture parisienne : elle avec son afro, lui avec son anorak North face, pas du tout porté à cette époque, qui sera communément adopté par les Français plusieurs années plus tard. Il a passé le palier, je me rappelle, il était trempé, mais toujours souriant, la banane. Ils étaient beaux tous les deux. Ma femme et moi nous faisions la gueule, comme d’hab. Et puis, la joie de vivre, l’attention, l’amitié d’Antoine, nous a déridés. On a passé une après-midi ensoleillée nous quatre. Et, sur le coup des seize heures, avant que l’on ne se quitte, Antoine a sorti de son sac à dos un service à dessert, une demi-douzaine d’assiettes bleu clair et bleu foncé en faïence, très belles, originales. J’en ai été touché : je ne m’attendais à ce que ce critique rap forcené, qui côtoyait au jour le jour la violence de ce milieu (c’est lui qui m’avait fait découvrir le black on black crime), puisse faire preuve d’une si charmante et délicate attention : la tendresse d’Antoine.

Deuxième souvenir, toujours au mi-temps des années 2000. Antoine était devenu mélancolique, légèrement aigri. Il ne reconnaissait plus le milieu rap, tel qu’il se bâtissait au tout début du XXIE siècle. Pour lui, le rap se devait d’accomplir sa mission d’émancipation du peuple noir. Ni plus ni moins. Et le rap des années 2000, pour Antoine, n’était rien d’autre qu’avilissant. Il préférait se remémorer le passé, et avait entamé son œuvre maitresse, les suprêmes, deux énormes volumes sur sa traversée du milieu rap, des années 80 jusqu’au début des années 2000, deux décennies dans le milieu hip-hop, baignées par ce son, et cet amour de la vie, qui envahissait Antoine. Il m’avait demandé de relire son manuscrit, ce que je m’étais appliqué à faire. Ça m’avait pris pas mal de soirées, quelques week-ends, pour corriger son style, à lui, baroque, mix de lyrisme, de jargon sociologique, et de franglais. Je lui avais rendu ma copie, il m’en avait remercié, chaudement. À la sortie du premier tome, je découvrais, étonné, qu’il n’en avait fait qu’à sa tête : toutes les propositions de correction avaient été oubliées, son style était ressorti intact de mes ratures, de nos corrections, car il avait fait la même à Elia, un ami en commun, qui lui aussi avait sacrement retouché son book. On en rigolait avec Elia, et l’on se disait : quel tête de mule, cet Antoine ! C’était tout ça, Antoine : la délicatesse, la ténacité, l’amour, avant tout. The love suprême. À bientôt l’artiste ! Damn !

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