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lundi, novembre 19, 2018
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American Kidmania ou quand les teenagers squattaient les charts

Par Frédéric Messent

 

Le monde du spectacle n’a jamais eu de limite. Une formule simple : un producteur de renom, utiliser des teenagers et en faire des stars planétaires. Un pari fou qui a donné naissance à Kriss Kross, TLC, Another Bad Creation, Tevin Campbell… Une époque incroyable ! Comment ce phénomène s’est-il imposé à tous ? Qui sont derrière ces succès inattendus mais programmés ?

 

L’argent n’a pas d’odeur, diront les langues bien pen­dues… et plus particulièrement en cette période de récession économique que certains se plaisent à comparer à la Crise de 1929. C’est dire si les concepts nouveaux sont les bienvenus, dans cette société dominée par une standardisation systéma­tique. L’arrivée des enfants dans le monde du spec­tacle ne date pourtant pas d’hier. Et si l’on se sou­vient des Jacksons pour avoir été les premiers acteurs en herbe dans l’industrie du microsillon, n’oublions pas le rôle joué bien avant par le cirque, mais aussi l’Opéra (avec ses Petits Rats) dans l’exhi­bition de jeunes talents.

Les américains s’y entendent comme personne dans l’univers magique du divertissement. L’explosion récente du cinéma noir en est l’un des exemples… mais aussi la reconnaissance du hip hop amorcée par les majors il y a quatre ans depuis la signature des Jungle Brothers chez Warner.

Berry Gordy, le génie(teur) de la légendaire Motown aura été le premier à comprendre la fascination que peuvent exercer les enfants sur les foules ; auprès d’un public, il est vrai, réputé pour une naïveté et un puritanisme apparents et doté d’un sens de la famille développé. Près de trente après, on parle toujours de ses ex-protégés, dont le plus célèbre n’en finit pas de pulvériser les records de vente de disques. Et la saga de reprendre de plus belle sous forme d’une série TV – « The Jacksons, An American Dream »- avec une bande originale par la même Motown devenue depuis lors pro­priété de Polygram après un bref passage dans le giron de MCA.

 

« …Boyz II Men est l’héritier d’une longue lignée de groupes doo-wop dont on retrouve les premières traces au début des 50’s. »

 

En 1979: trois ados se disputent les faveurs du public. Deux sont aujourd’hui au firmament. Michael, l’enfant prodige des Jacksons pistonné par Diana Ross, sort son premier album solo, Off The Wall, avec la complicité du « Dude » à la production. Le grand Quincy Jones lui-même qui confirme dans le même temps avec les Brothers Johnson et relance le duo Rufus & Chaka Khan. Prince riposte avec son album éponyme d’où sont extraits « I Wanna Be Your Lover » et « Sexy Dancer », et sur lequel figure – hasard ou préméditation ? – un certain « Bambi ». Le troisième sur la liste, Freddie James, ne survivra pas à l’après « Get Up & Boogie » et surtout à la mue qui viendra à bout de sa voix si particulière de l’époque.

 

Another Bad Creation

L’arrivée la plus remarquée de ces derniers mois dans la jungle fertile du rap aux States est sans aucun doute Another Bad Creation ( traduction littérale : Une autre mauvaise création), six gamins découverts par Biv & Devoe (ex-New Edition. L’originalité d’ABC réside dans l’incroyable précocité de ses membres, un groupe de cinq enfants composé de Li’l Dave, Mark, Red, Chris, Ro Ro & General Austin, âgés de 7 à 12 ans. Ne vous fiez surtout pas à leur turbulent nom car ces gamins font un tabac aux USA. En effet, « Lesha », le titre de leur premier single est un hit et a déjà traversé l’Atlantique pour Londres.

 

« Lorsque je fus invitée à passer une journée à Boston avec un groupe d’inconnus, il y a presque un an et demi, je me souviens avoir eu du mal à cacher ma curiosité. Je n’avais d’eux qu’une vague descrip­tion qui les présentait comme un remake actualisé des Jackson Five. Les cinq gamins, alors âgés de treize à quinze ans, en étaient très différents. Ils avaient chacun leur individualité et une personnalité prononcée. Seuls points communs aux deux groupes : leur sincérité, humilité et créativité. » Ces quelques lignes écrites par Cynthia Horner, journaliste à Right On! Magazine, datant de 1984 et présentant New Edition. Et de conclure : « Voici New Edition, cinq tee­nagers dont on parlera longtemps, longtemps… » Des propos prophétiques, s’il en est, considérant que ces messieurs sont toujours là, dix ans après, même s’ils ont emprunté des chemins séparés. L’on sait aujourd’hui la tournure qu’ont prise les carrières de Bobby Brown (remplacé après son départ par Johnny Gill au sein de la formation), Ralph Tresvant, sans oublier Ricky Bell, Michael Bivins et Ronald DeVoe, alias BelBivDevoe.

 

TLC « Notre musique tient compte de l’évolution de la société. Nous n’avons pas peur de parler de sujets qui gênent beaucoup de femmes, mais qui sont bien présents. »

 

Si 1991 a incontestablement marqué la reconnais­sance de Shanice avec « I Love Your Smile », un titre co-écrit par Narada Michael Walden, dont la produc­tion exécutive est signée Jheryl Busby, c’est en 1987 que Mrs Wilson, alors âgée de treize ans, fait ses débuts avec l’album Discovery chez A&M. On peut dire, avec le recul, que le rôle de Busby sera déterminant dans l’accession des tous jeunes au vedettariat, parmi lesquels New Edition (ensemble ou fractionné), mais aussi Shanice, Pretty In Pink – grou­pe de la fille de Chaka Khan – Another Bad Creation et Boyz II Men, lorsqu’il quittera MCA pour remplacer Berry Gordy à la tête de Motown en 1990.

L’année 1988 verra pour sa part l’arrivée de quatre pré-communiants prénommés Hakeem, Tajn, Kiry et Bilal, alias The Boys. Le quatuor évolue aussi bien en costards cravatte qu’en jeans, baskets et Kangolls. Et encore carton plein avec « Dial My Heart » accom­pagné d’un clip dont la chorégraphie donne la chair de poule. Un single produit par L.A. & Babyface qui règnent à l’époque dans les R&B charts simultané­ment avec Karyn White, Bobby Brown, Sheena Easton et The MacBand. Une année décisive qui per­mettra aux deux producteurs d’élargir plus tard leur clan, avec les arrivées de Dallas Austin, Darryl Simmons et Jermaine Dupri.

Deux ans plus tard, Berry Gordy cède son label à MCA et son fauteuil à Jheryl Busby qui, jusque-là, exerçait les fonctions de VP du label de Los Angeles. Le transfert ne se fera pas en douceur, avec le départ notamment de Smokey Robinson, devant les méthodes de Busby qui décide de rajeunir la compa­gnie avec du sang neuf, donc de nouvelles signa­tures. Et si le résultat n’est pas évident avec Pretty In Pink et Another Bad Creation, Polygram qui rachè­tera Motown fin 1991 lui doit beaucoup beaucoup, avec la signature de Boyz II Men, quand bien même la sortie de la B.O. de Boomerang sur le label de L.A. & Babyface un an plus tard s’avérera détermi­nante dans la fulgurante ascension de BIIM.

Kriss « Mac Daddy » Kelly (le bras levé est décédé le 1er mai 2013) de Kriss Kross (à gauche) , et The Boys

Il n’est pas trop tard pour dresser le bilan d’une année achevée il y a à peine deux mois. Et l’on peut dire que 1992 aura été encore une fois de plus ferti­le pour L.A., Babyface et consorts, avec les avène­ments successifs de Boyz Il Men, TLC et Kris Kross, dont les deux membres, à peine âgés de douze et treize ans, sont les benjamins de cette nouvelle génération. Une génération qui est, sans conteste ni complexe, parvenue à damer le pion à ses aînés, Kris Kross soufflant presque d’entrée la première place des charts albums américains à Jacko… ou encore Boyz Il Men qui, après un premier album vendu à plus de 4.500.000 exemplaires, a monopolisé la plus haute marche des singles pop charts pendant plus de onze semaines, avec « End Of The Road » fin 92. Déception par contre, en ce qui concerne celui dont on attendait tant les débuts ; celui que l’on nous présentait comme le successeur potentiel de Jacko, pour avoir été parrainé par Quincy Jones… Autrement dit, Tevin Campbell, dont le premier tren­te aura à peine frisé le succès d’estime hors des Etats-Unis. Comme quoi, la présence de tel ou tel producteur — si prestigieux soit-il — ne suffit pas toujours à garantir le succès. Déception également avec les albums de Hi-Five et Jodeci et, dans une moindre mesure, de Joe Public, passés totalement inaperçus en France alors qu’ils réalisent des scores honorables outre-Atlantique où leurs clips sont en rotation constante sur MTV.

Boyz II Men

L’attitude, et c’est tant mieux, reste encore pour beaucoup dans la perception de l’artiste par le public. Et c’est en ces termes que Nathan Alex « Vanderpool » Morris, le leader du groupe, présente Boyz ll Men : « Toute considération de production mise à part, BIIM est l’héritier d’une longue lignée de doo-wop groups dont on retrouve les premières traces au début des 50’s. » Ou encore Chilli par rapport à TLC : « Nous poursuivons la tradition de ces trios féminins qui ont marqué le R&B pendant toutes ces années, genre les Supremes et les Three Degrees. Nous n’avons fait qu’incorporer le rap dans notre musique… » Mais aussi cette dernière de préciser : « Notre musique tient compte de l’évolution de la société. Nous n’avons pas peur de parler de sujets qui gênent beau­coup de femmes, mais qui sont bien présents. Nous nous comportons comme des femmes, sans complexe ; et c’est pour cela qu’on nous respecte… »

Reste enfin et surtout l’aspect visuel, déterminant dans l’obtention d’un cross-over international, en ce qu’il vient gommer tant soit peu les barrières lin­guistiques. Et nul doute que la dégaine des deux moutards qui forment Kris Kross aura été pour beaucoup dans l’élan de sympathie qu’ils suscitent actuellement en France, huit mois après la sortie de leur album. Ajoutée à cela, une campagne de marke­ting en conséquence, et voilà comment les deux tee­nagers d’Atlanta se retrouvent à vanter les mérites d’un célèbre catalogue local de vente par correspon­dance.

Décidemment, l’argent n’a pas d’odeur et tout est bon pour vendre, tant qu’il existe encore des ache­teurs. Mais à qui tout cela profite-t-il le plus ?

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