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lundi, juillet 23, 2018
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Ababacar Diop : La lutte des sans-papiers (1997)

Propos recueillis par Jean-Bernard Gervais

 

« Sans-papiers »  : la nouvelle expression à la mode. Lles deux mots, en quelques mois, sont devenus le logo de 300 Africains révoltés qui luttent depuis presqu’un an pour obtenir des cartes de séjour. Depuis l’évacuation spectaculaire de l’Eglise Saint-Bernard par les forces de l’ordre, en août dernier, on aurait pu penser que le mouvement agonisait.

 

Ababacar Diop, l’un des leaders, le relance en publiant l’aventure des sans-papiers aux Editions du seuil. Il y retrace son parcours, du Sénégal à la France, et nous fait découvrir la vie d’un immigré africain en butte à l’hostilité du patronat et de l’administration. Mais surtout, il décrit la genèse du mouvement des sans-papiers et analyse la stratégie répressive du pouvoir français.

Ababacar Diop, dont la situation administrative n’a toujours pas été régularisée, lutte toujours. Nous l’avons rencontré au 32, rue du Faubourg Poissonnière, dans le local qu’il occupe aux côtés d’une centaine de sans-papiers.

Black News : Pourquoi ce livre  ?

Ababacar Diop : Parce que je n’avais plus envie de vivre dans la clandestinité. Et puis j’ai aussi l’impression qu’on nous  a confinés dans une peau qui  n’est pas la nôtre. Moi je suis fier d’avoir la peau noire, de vivre comme  un  Noir, et la peau  de sens-papiers qu’on m’a  collé, c’est  un  rôle que l’on m’a forcé à jouer.  Depuis le début, on  nous disait qu’on était des clandestins.  Nous avons pu démontrer le  contraire en expliquant  nos parcours.  Notre situation était floue et pour cette raison, le pouvoir ne savait plus comment  faire. II a agi de manière arbitraire. C’est pour clarifier  les choses que je témoigne de mon histoire  Et Je ne suis pas le seul car cette histoire sert d’exemple à tous les sans-papiers qui  sont ici  En plus, chaque livre vendu apporte  aux sans-papiers un petit soutien financier pour pouvoir tenir le coup, pour  pouvoir résister davantage

B N: Dans ce livre vous insistez beaucoup sur l’autonomie du mouvement des sans-papiers…

A. D. : Nous ne sommes pas totalement indépendants de la sphère politique et économique. Mais ce mouvement,  c’est tout de même nous qui l’avons initié, personne ne nous a demandés de le faire. On ne veut plus avoir à être défendus parce que l’on nous «considère comme de pauvres Noirs, de pauvres personnes  sans défense.  Nous avons pris notre destin en main. Libre à toute personne de venir nous aider ou  de collaborer avec nous mais personne  ne nous imposera  des idées. Pour en revenir à votre question, effectivement, dans  le cadre des mouvements noirs, je  pense que la lutte  des sans-papiers est une première  par rapport aux années passées. Nous avons identifié un problème social et nous nous appuyons sur les structures qui existent  pour combattre cette injustice.

 

« Cette histoire sert d’exemple à tous les sans­-papiers qui sont  ici.  En plus, chaque livre vendu leur apporte un petit soutien financier  pour pouvoir tenir le coup… »

 

BN : Vous vous référez beaucoup à l’histoire française  pour justifier de votre lutte. Etes-vous les derniers sans-culottes de la République française ?

A. D. : Si l’on considère que les sans-culottes ont conquis la liberté,  alors on peut dire que les sans-papiers sont leurs héritiers directs car nous nous battons pour la liberté, nous nous battons pour nos droits. Moi, mes frères, mes oncles avons toujours baigné dans cette culture.

BN : Avez-vous eu des échos d’Afrique de votre lutte ?

A. D. : Nous avons des camarades qui ont été expulsés en Afrique parce que la France a donné le mauvais exemple.  II y a des expulsés qui viennent d’Angola par exemple. Ils ont donc formé une association de sans-papiers pour lutter  Le problème en Afrique, c’est que quand tu n’as pas le pouvoir,  il est difficile d’avoir accès aux médias   II est donc difficile de mobiliser et il faut faire un travail de fond pour que ça émerge. Les Africains ont pris conscience de ce qui s’est passé en France. Ils savent que si 300 personnes peuvent résister à une puissance comme celle de la France alors en Afrique aussi, on peut se soulever contre nos dirigeants.

BN : Quels sont les résultats concrets de votre lutte ?

A.D. : Au départ nous étions 300 personnes dont  24 en situation régulière. Depuis, 100 personnes ont  été « régularisés » et peuvent travailler. Sens notre lutte, elles n’auraient jamais eu cela  Et en plus maintenant, il y a un débat de fond qui semble s’instaurer sur l’immigration, et nous allons y contribuer. Maintenant la France frileuse, la France raciste est obligée de nous prendre en compte.

BN : Avez vous d’autres perspectives de lutte?

A. D. : En dehors de cette lutte,  je vais militer  pour  qu’un  immigré en situation  régulière  puisse contribuer à la vie de la cité et donc avoir le droit de vote aux élections locales dans les années à venir.

B N : N’est-ce pas un peu utopique ?

A. D. : Je pense qu’il y a un travail de fond à faire. II faut faire comprendre que nous sommes des habitants de la cité.  La cité a besoin de nous, nous  avons besoin de la cité,  de dirigeants auxquels se référer. Debré et Lepen sont des gens auxquels je ne me réfère pas.

Ababacar Diop, Dans  la peau d’un sans-papiers, Editions du Seuil.  89 francs.

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